Qu’est-ce que la gravure musicale ?

La gravure musicale à la loupe
juillet 2020

Du manuscrit à la partition finale, il y a plus d’un pas… Vous êtes-vous déjà demandé comment la partition écrite par un compositeur arrivait jusqu’au pupitre d’un musicien ? Si plusieurs étapes les séparent, la gravure musicale est sans nul doute la plus importante d’entre elles ! Les instrumentistes, tout comme le chef d’orchestre, doivent pouvoir lire leur partition musicale avec aisance. Dès lors, quelles formes d’écriture, de retranscription ou d’impression utilise-t-on pour graver la musique de manière qualitative ? Revenons sur cette pratique artisanale, qui a progressivement disparu au profit de la gravure musicale numérique actuelle.


La genèse de la gravure musicale

La retranscription et l’impression musicales depuis l’Antiquité

Pour pouvoir écrire la musique, l’homme a perfectionné ses outils, ses signes et ses techniques au fil des siècles. Il y a 3 000 ans, la civilisation grecque retranscrivait déjà les durées et les hauteurs musicales à l’aide de symboles ! Cependant, il faut attendre le XIIIe siècle pour voir apparaître la première portée moderne à cinq lignes. La transmission du patrimoine musical incombe alors à l’Église. Ce sont donc les moines qui calligraphient et réécrivent les textes musicaux à la plume, dans les scriptoriums des monastères.

Le XVe siècle, quant à lui, est marqué par le développement de l’imprimerie en Europe. Gutenberg met sa pierre à l’édifice grâce à une innovation majeure : la fabrication des caractères en métal, mobiles et interchangeables. Le langage musical, ses symboles et ses pratiques se normalisent, et les partitions musicales se diffusent à grande échelle. Grâce aux caractères interchangeables de Gutenberg, le typographe italien Ottaviano Petrucci fait imprimer son Harmonice musices odhecaton en 1501. Pour cela, il imprime successivement les lignes de portée, les textes, puis les notes de sa création musicale. Vers 1528, il est désormais possible d’imprimer plusieurs caractères mobiles simultanément. Par quel moyen ? Ces derniers sont assemblés dans un composteur à la manière d’un puzzle, avant d’être placés dans la presse. Certes, l’impression musicale est donc possible aux XVe et XVIe siècles… Mais sa maîtrise requiert en moyenne quatre à cinq années de pratique !

L’apparition de la gravure musicale au XVe siècle

Le premier procédé de gravure musicale apparaît au XVe siècle, sous la forme de la gravure sur bois (xylographie). La composition musicale est alors sculptée dans le bois, à l’aide de burins et de gouges. Elle est ensuite encrée et pressée sur du papier ou du vélin. Et qu’en est-il de la gravure sur métal ? C’est en 1452 que Maso Finiguerra réalise (accidentellement) la première gravure sur plaque de cuivre. Ce graveur florentin est d’ailleurs à l’origine de la « taille-douce », une technique consistant à creuser les signes directement dans le métal.

Toutefois, ce n’est qu’au XVIe siècle que ce procédé de gravure est utilisé pour imprimer des notes de musique ! Les plaques de plomb et d’étain, moins onéreuses, remplacent peu à peu les plaques de cuivre. Au XVIIIe, l’éditeur anglais John Walsh invente les poinçons en forme de notes de musique, de clés et d’altérations. Comparés à la taille-douce, les poinçons offrent un gain de temps considérable. Les reliefs qu’ils créent sur la plaque d’étain retiennent l’encre lors de l’impression. Comment ? En pressant tout simplement la partition entre la plaque et le papier. Mais attention, la tâche est subtile : la composition musicale doit être gravée à l’envers, pour permettre une impression à l’endroit !

Qu'est-ce que la gravure musicale ?
Les outils du graveur
« © G. Henle Verlag, München »

Les différentes étapes de la gravure musicale

Graver une partition en plusieurs étapes

La gravure musicale sur plaque de plomb est donc réalisée à la main, par un maître graveur. Pour cela, ce dernier utilise principalement des burins, des poinçons et un marteau. Ainsi, graver la musique s’effectue en plusieurs étapes :

  • Le polissage de la plaque : le graveur polit la plaque de plomb, pour en retirer les irrégularités et les tensions.
  • Le calibrage et la mise en pages du texte musical : l’artisan détermine soigneusement la répartition des portées, en fonction de la hauteur de page. Il réalise alors une première gravure en taille-douce.
  • La répartition verticale des portées : le maître graveur trace les portées sur la planche, à l’aide d’un tire-ligne.
  • La répartition horizontale des notes et des signes : le graveur reporte les notes sur la portée, à l’aide d’un poinçon en acier, en fonction de leur durée. Il inscrit les notes et les signes en procédant par inversion, afin que les notes obtenues soient imprimées à l’endroit. Cette étape, qui détermine la lisibilité du texte musical par les interprètes, requiert une concentration maximale !
  • L’inscription des notes et des signes au marteau : l’artisan utilise un poinçon et une frappe, spécifiques à chaque signe. Il peut utiliser des poinçons spéciaux, en particulier pour tracer les piques-liaisons.
  • La gravure aux burins : à l’aide de différents burins, le graveur inscrit en taille-douce les hampes, les barres de mesure, les liaisons, les lignes supplémentaires, etc.
  • Le retrait des bords : le maître graveur retire les bords et les bavures au moyen d’un grattoir triangulaire.
  • Le polissage et le ponçage final : le graveur affine et polit la plaque à la brosse.
Action du graveur sur la plaque de plomb
Action du graveur sur la plaque de plomb
« © G. Henle Verlag, München »

Corriger et imprimer les partitions

Lors de la gravure musicale, les corrections sont possibles, mais extrêmement délicates ! Pour corriger un signe, le graveur doit procéder en plusieurs étapes :

  • marquer le signe à corriger avec une pince, au dos de la planche ;
  • repousser le signe à l’aide du poinçon correspondant ;
  • poncer l’endroit concerné, et modifier les lignes de la portée si nécessaire ;
  • frapper la planche du nouveau signe.
Mr Hans Kühner, maitre graveur (de Würzburg/Allemagne).
Mr Hans Kühner, maitre graveur (de Würzburg/Allemagne).
« © G. Henle Verlag, München »

Finalement, le graveur doit respecter un processus avant d’imprimer la partition. Il doit notamment :

  • Tirer une première épreuve : le graveur tire une première épreuve, en encrant les parties surélevées de la plaque. Cette épreuve est imprimée en négatif sur papier baryté, avec les notes et signes blancs imprimés sur fond noir.
  • Soumettre l’épreuve à l’éditeur pour vérification : l’éditeur y annote les éventuelles erreurs à corriger.
  • Imprimer la copie-maître : la partition validée par l’éditeur est finalement imprimée selon diverses techniques d’encrage, avant d’être façonnée dans l’atelier de brochage. Le texte musical de la copie-maître, imprimé en noir sur fond blanc, garantit une bonne lisibilité pour les orchestres interprètes !
Première épreuve<small class="fine d-inline"> </small>!
Première épreuve !
« © G. Henle Verlag, München »

À l’ère de la gravure musicale numérique

La fin de la gravure musicale artisanale

La formation pour devenir maître graveur est bien souvent longue et fastidieuse. En effet, la gravure musicale requiert aussi bien des connaissances sur la pratique instrumentale, que des techniques artisanales. De plus, la gravure musicale d’une partition est un travail extrêmement minutieux. Il faut généralement compter entre huit et dix heures de travail pour la gravure d’une seule partition de musique ! Gage d’une grande qualité technique et esthétique, la gravure musicale fait donc référence à deux techniques de gravure artisanales :

  • le poinçonnage, pour la gravure des notes et des signes ;
  • la taille-douce, utilisée pour graver les portées, les liaisons de phrasé, les barres de mesure et les hampes.

L’émergence de la gravure numérique

La machine à écrire, qui apparaît au XIXe siècle, annonce déjà la numérisation des partitions de musique. Vers 1940, la musique est désormais dactylographiée, c’est-à-dire tapée à la machine à écrire. Les dactylographes tapent généralement les textes musicaux sur du papier à musique (qui comporte déjà les portées). Les symboles musicaux remplacent les caractères habituels, comme sur la MusicWriter, dotée d’une quarantaine de touches. Par la suite, d’autres machines à écrire voient le jour, dotées de touches interchangeables. Petit clin d’œil aux caractères interchangeables de Gutenberg !

Au XIXe siècle, la révolution numérique balaye peu à peu la gravure musicale traditionnelle. Aujourd’hui, la gravure de partitions, des compositeurs contemporains ou classiques, se fait essentiellement par ordinateur. L’ère est désormais à la gravure musicale numérisée et informatisée. Pour ma part, j’utilise des logiciels d’écriture musicale tels que Finale, Sibelius ou Dorico. Certes, la partition instrumentale numérisée n’a plus le cachet de la partition gravée manuellement, avec son texte noir et épais. Cependant, les logiciels de gravure musicale offrent trois avantages non-négligeables :

  • un gain de temps important ;
  • la possibilité de corriger et de modifier le texte musical facilement ;
  • une précision infaillible, grâce aux notes et aux signes pré-enregistrés.
https://www.youtube.com/watch?time_continue=1&v=Q65Jzfr7YpE&feature=emb_logo

Depuis l’antiquité, l’homme a développé différentes techniques pour écrire la musique, de l’impression à la dactylographie, en passant par la calligraphie ou la gravure sur bois. La gravure musicale sur plaque de plomb, l’ancêtre de la gravure numérique, a perduré pendant près de 200 ans. Si elle a aujourd’hui complètement disparu, elle était encore utilisée par des maisons d’édition comme G. Henle Verlag jusqu’en l’an 2 000 !
Dès lors, comment continuer à rendre hommage à ce savoir-faire artisanal ?
Pour ma part, je souhaite conserver le titre de « graveur » plutôt que celui de « copiste »… Un moyen d’honorer la mémoire de la gravure musicale, à défaut de ne pouvoir faire perdurer cet artisanat !
Finalement, la gravure musicale n’est autre que la retranscription et la mise en pages d’une œuvre musicale manuscrite. Dès lors, suis-je un graveur ou un copiste ?
Sur cette question, et pour terminer, je tiens à remercier les éditions G. Henle Verlag, et plus particulièrement Mme Anne-Beatrix Bauknecht, pour les photos et vidéos transmises.

Si vous souhaitez me confier votre partition manuscrite à graver, n’hésitez pas à me contacter !

Christophe « Chrys » LEGROS